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Des femmes nous racontent comment arrêter de s’épiler a changé leur vie

Des femmes nous racontent comment arrêter de s’épiler a changé leur vie




Quand avez-vous aperçu pour la dernière fois une paire de jambes féminines couverte de poils ?
Peut-être n’en avez-vous jamais vu, ou peut-être est-ce un fait si rare qu’il vous aura marqué. Car le poil féminin est invisible, jusque dans les publicités pour rasoirs. “La première fois que j’ai tout laissé pousser, je me suis rendu compte que j’ignorais totalement à quoi j’allais ressembler : est-ce que ça va traîner par terre ? ! J’étais curieuse et fascinée”, confirme Séverine, 41 ans.
Comme elle, de nombreuses femmes décident de déposer les lames, parfois après une longue histoire de chasse aux poils. “Quand j’ai eu 8 ans, ma mère m’a acheté un rasoir et m’a dit : Tu es une fille, tu dois te raser, ce n’est pas propre une fille qui ne se rase pas. Donner un rasoir à une enfant, c’est une violence”, affirme Mel, 24 ans, qui ne s’épile plus depuis un an.
View this post on Instagram #PayeTonPoil « À 13 ans je ne ressentais pas le besoin de m’épiler, mes poils ne me gênaient pas. Ma mère m’a donnée un épilateur électrique, m’a mise dans une pièce et m’a dit “si tu sors et que tu n’es pas épilée je te punie.” Je me suis épilée en pleurant. » #maipoils #januhairy #epilation #poil #lesprincessesontdespoils #pilophobie #moncorpsmonchoix #témoignage #bodypositivity #bodyhair #lesensdupoil #poils #féminisme #feminism #émancipation #bodypositive #allwomenarebeautiful #futureisfemale #thefutureisfeminist #bodyhairdontcare #noshavenoshame #normalizebodyhair A post shared by Paye Ton Poil (@payetonpoil) on Oct 1, 2019 at 2:00am PDT

Ces dernières années, sous l’impulsion de mouvements prônant l’acceptation de la pilosité féminine – du collectif français Liberté, pilosité, sororité créé en 2018 au mouvement québécois Maipoils initié en 2017, en passant par le défi du Januhairy lancé en 2019 par une étudiante anglaise – la parole se libère, en même temps que le courage de rejeter la norme du glabre.
Un chemin semé d’interrogations sur l’identité et les stéréotypes de genre. “Désormais, pour moi, le poil n’est ni masculin, ni féminin, il signifie qu’on est adultes, c’est tout”, explique Mel qui s’identifie à présent comme une personne non-binaire. “Souvent, on s’attend à ce qu’une femme grosse comme moi soit très féminine. Avoir des poils, c’était re-questionner tout ça, me demander ce que je voulais vraiment”, raconte Myriam, 27 ans, qui ne s’épile plus depuis 5 ans.
Pour autant, même en déconstruisant la binarité des genres, il n’est pas toujours aisé de lâcher prise sur l’injonction à la féminité, comme l’explique Charlène, 24 ans, qui a osé “libérer [s]es jambes” poilues pour la première fois cet été. “Alors que je laissais pousser mes poils, j’ai souvent ressenti le besoin d’être très féminine par ailleurs comme pour dire ‘Je suis encore une femme !’”, réalise-t-elle.

De la honte à la fierté

Mais pour celles qui abandonnent l’épilation, ces questionnements de longue haleine s’accompagnent aussi de bienfaits immédiats, à commencer par un gain de temps et d’argent, une charge mentale allégée, ainsi que la disparition des blessures et inconforts liés aux pratiques dépilatoires.
Plus encore, une fois dépassé le tabou du poil féminin, les autres complexes et interdits tombent comme des dominos. “Garder mes poils a été le début d’un engrenage d’acceptation de qui je suis : tous mes autres complexes physiques ont disparu, je me suis appropriée mon corps notamment par le tatouage, et j’ai reconnu ma bisexualité que j’avais mise de côté”, énumère Janie, 32 ans, qui s’est par ailleurs orientée vers une alimentation végane, voyant un parallèle entre la domination de la société patriarcale sur les femmes et celle des êtres humains sur les animaux.

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“J’ai changé de regard sur mon corps : après avoir ressenti la honte de ne jamais être assez lisse et douce, il est maintenant empli de fierté, celle de parvenir à me sentir bien, au-delà de la place qui m’était assignée”, confie Amandine, 29 ans, qui travaille sur un projet photographique autour des femmes refusant de s’épiler par obligation.
Les sensations corporelles sont, elles aussi, bien différentes. “Les poils sont très sensibles, y compris au niveau du pubis, ce qui a activé une partie de ma libido”, rapporte Paméla, fondatrice du mouvement Maipoils qui invite pendant un mois, femmes, hommes et personnes non-binaires à donner une chance à ces “indésirables”.
“Avant, j’étais obsédée par mes poils sans le savoir, c’était à la limite du TOC”, confie la comédienne de 26 ans. Pour Alexandra, proche du collectif Liberté, pilosité, sororité, garder ses poils est aussi synonyme de plaisir. “J’aime sentir l’eau et le vent dans mes poils, je ne vois pas pourquoi je m’en priverais !”, lance-t-elle.
Toutefois, la Nantaise reconnaît qu’il lui a fallu du temps pour assumer ses poils en public. “Ce cheminement m’a aidée à faire grandir le sentiment de liberté et de force à l’intérieur de moi”, se souvient-elle. “De façon générale, je m’assume davantage. En situation de groupe par exemple, quand j’entendais une vanne raciste ou sexiste, je ne savais pas toujours comment réagir de peur de casser l’ambiance, tandis que j’arrive maintenant à ne plus laisser passer ce qui me dérange”, poursuit Alexandra, considérant qu’ “avoir trouvé une brèche pour sortir du cadre sur un sujet où la pression sociale est très forte aide à faire le même chemin sur d’autres sujets”.

Les guerrières de nos corps

Pour certaines, il s’agit d’abord de transmettre un message de bienveillance aux enfants. “Je ne voulais pas que ma fille intègre que le poil est laid”, raconte Janie, heureuse de constater que Florence, 9 ans, se réjouit de voir ses poils pousser.
Charlène, jeune orthophoniste, espère quant à elle “proposer une diversité de modèles” à ses jeunes patients et à leurs parents. “C’est un acte politique ! Les enfants, avec qui j’ai d’excellentes relations, vont associer les poils à quelque chose de positif”, explicite-t-elle. Des approches construites le plus souvent au contact d’un groupe d’amis, de militantes féministes, ou de collectifs dédiés à cet enjeu. “Ça n’avait pas de sens que nous soyons toutes, de manière isolée, des petites guerrières de nos corps”, considère Paméla.
Car ne plus s’épiler relève parfois du parcours du combattant, dans la sphère privée comme publique. Si elles sont nombreuses à pouvoir compter sur le soutien de leur entourage, d’autres font face à des réticences virulentes, en particulier au sein de leur famille. “A Noël dernier, j’avais demandé des sous-vêtements lavables menstruels mais personne ne voulait m’en acheter. Au lieu de ça, je me suis retrouvée avec des rasoirs”, souffle Mel.
Pour Juliette, 21 ans, accusée un temps par sa mère de “se laisser aller” mais soutenue par son petit ami qui a lui-même cessé de s’épiler, le plus dur reste d’assumer son choix au travail. “Je ne peux pas me mettre en short : si mes collègues voient mes poils, je vais prendre des remarques que je n’ai pas forcément envie de gérer”, justifie-t-elle. Des témoignages comme ceux-ci, le compte Instagram Paye ton poil en regorge. Ouvert cet été par le collectif Liberté, pilosité, sororité, il partage les récits de victimes de sexisme pilophobe.
View this post on Instagram #PayeTonPoil « Discussion avec une personne de sexe masculin : “non mais j’espère que tu t’épiles les jambes parce que sinon c’est dégueulasse et pas propre”. Je lui souligne le fait que lui n’est pas épilé “ah mais non chez les garçons c’est pas pareil”. Ça me met hors de moi…» #maipoils #januhairy #epilation #poil #lesprincessesontdespoils #pilophobie #moncorpsmonchoix #témoignage #bodypositivity #bodyhair #lesensdupoil #poils #féminisme #feminism #émancipation #bodypositive #allwomenarebeautiful #futureisfemale #thefutureisfeminist #bodyhairdontcare #noshavenoshame #normalizebodyhair #sexisme #misogynie A post shared by Paye Ton Poil (@payetonpoil) on Oct 1, 2019 at 9:00am PDT

De fait, les réseaux sociaux sont au cœur de la stratégie de communication des “militantes du poil”. Les communautés se multiplient, à l’image du groupe Facebook Toutes au poil et poils pour toutes, ou encore du compte Instagram Le sens du poil qui a rassemblé 13.000 abonnés depuis son ouverture en mai 2019.
View this post on Instagram [3/3] Longtemps, je ne me suis pas sentie concernée par la beauté et le désir. Tout aussi absurde que cela puisse paraître, jusqu’à récemment j’étais persuadée que je ne pourrai jamais être considérée comme belle ou plutôt comme “vraie” femme à moins de me déguiser: lisser mes cheveux, me raser, porter des robes et des talons, me maquiller. En fait, c’est ça. Bien que je me suis toujours sentie profondément femme, en accord avec le genre qui m’a été attribuée, je sentais tout autant que je n’étais tout à fait pas vue comme telle, que je correspondais pas aux modèles de féminité qui m’étaient montrés. Donc je devais l’être. Se raser a été la première étape vers ce que je croyais être LA féminité. Cesser de me raser et ne pas le cacher est la dernière étape en date vers UNE féminité qui m’est propre. . . . #lesensdupoil #poils #maipoils #januhairy #feminism #futureisfemale #madmoizellearmy #noshavenoshame #bruxelles A post shared by Le Sens du Poil (@lesensdupoil) on Sep 14, 2019 at 8:57am PDT

Anonymes et personnalités publiques s’affichent ainsi avec du poil aux pattes, sous les bras, plus rarement au niveau du maillot. Une célébration qui entraîne son lot d’insultes et de réactions outrées. Ainsi, quand la mannequin américaine Emily Ratajkowski poste début août 2019 une photo d’elle avec des poils aux aisselles, les emojis vomi pleuvent. Elle aurait même perdu 12.000 abonnés lors de la journée de la diffusion de sa photo. “Il faut faire attention, on ne doit pas uniquement valoriser le poil “cute”… Mais ça fait bouger les lignes”, juge Charlène.
View this post on Instagram “Sure, I’m positive that most of my early adventures investigating what it meant to be a girl were heavily influenced by misogynistic culture. Hell, I’m also positive that many of the ways I continue to be “sexy” are heavily influenced by misogyny. But it feels good to me, and it’s my damn choice, right? Isn’t that what feminism is about—choice?” @emrata writes about exploring what it means to be hyper feminine for our September 2019 issue. Tap the link in bio to read more. Photography by @michaelavedon Styling by @menamorado Hair by @petergrayhair Makeup by @hungvanngo A post shared by Harper’s BAZAAR (@harpersbazaarus) on Aug 8, 2019 at 5:46am PDT

Une “castration”

Preuve que le sujet reste très controversé, l’adversité vient parfois des rangs féministes eux-mêmes. “Nous avons reçu des critiques d’autres féministes qui considèrent que notre démarche n’en vaut pas la peine”, regrette Chloé du collectif Liberté, pilosité, sororité. “L’épilation est tellement intégrée que c’est la dernière norme qu’on remet en cause alors qu’il s’agit tout de même de s’arracher une partie de notre corps pour le rendre acceptable”, poursuit-elle.
Pour de nombreux commentateurs, le tabou du poil féminin ne serait pas un enjeu digne d’intérêt. Pourtant, comme l’écrivait l’intellectuelle féministe Germaine Greer en 1970, “l’imagination populaire, assimilant le système pileux à la fourrure, y voit un indice d’animalité et d’agressivité sexuelle. Les hommes le cultivent […]. Les femmes le dissimulent, de même qu’elles évitent de manifester leur vigueur et leur libido”.

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Autrement dit, les femmes s’épilent parce que socialement et psychologiquement, elles ont subi une “castration”, parce qu’elles sont des “eunuques”¹. Garder ses poils serait donc une façon de cultiver son pouvoir, d’abord sur soi-même, mais aussi au sein de la société. “Avoir des poils pour une femme, c’est comme parler plus fort : on prend plus de place dans l’espace public, on est visibles et ça dérange”, renchérit Janie, membre active du mouvement Maipoils.
Par ailleurs, certains font valoir que les femmes engagées dans cette démarche ne font que substituer au diktat du glabre le diktat du poil. Or ces mouvements insistent tous sur le libre choix de s’épiler ou pas, sans stigmatiser celles qui préfèrent retirer leurs poils.
Ensuite, ce choix reste encore marginal et difficile à assumer comme en témoigne, pour certaines, le retour occasionnel à l’épilation que ce soit en vue d’un premier rapport sexuel, d’un rendez-vous médical, ou bien que cela soit dicté par le milieu professionnel. “J’ai dû m’épiler cet été pour jouer un personnage : ça m’a rappelé pourquoi je ne le fais plus, la repousse est insupportable !”, relate Paméla.
Alexandra, elle, a repris la tondeuse cet été à l’occasion d’un mariage : “Je ne voulais pas mettre les gens de la famille de ma compagne mal à l’aise”. “J’ai l’intuition que si nous avions une vraie liberté sociale sur cette question, on trouverait aléatoirement moitié/moitié de femmes avec ou sans poils, avec des pratiques évolutives”, précise-t-elle encore.
#1ereFoisEpilation
si on fait un résumé de “pourquoi on a été épilé.e.s?” on arrive à :
— humiliations de la part des camarades
— remarques déplacées des amis/proches
— mères qui prennent le devant sur l’enfant
— esprit de “pour être une vraie femme je DOIS le faire”— menRtrash (@malexmn) January 14, 2019

Les derniers travaux sur le sujet montrent cependant que l’épilation reste la règle. En France, selon une enquête réalisée en juin 2019 par le collectif Liberté, pilosité, sororité, 96 % des femmes interrogées estiment qu’elles doivent s’épiler au moins une partie du corps.
A la question “Ressentez-vous des émotions négatives face à votre pilosité laissée au naturel ? Si oui, lesquelles ?”, la honte est le sentiment le plus partagé (50,9 % des répondantes), suivie par le dégoût (24,3 %).
Par ailleurs, la consommation de films pornographiques, où les femmes sont le plus souvent entièrement épilées, booste les pratiques d’épilation intégrale. D’après une étude Ifop de juin 2017, la moitié des filles de moins de 35 ans (44 %) sont épilées intégralement, contre 15 % des femmes entre 35 et 49 ans et 8 % des femmes de plus de 50 ans. Le diktat du glabre n’a donc pas encore dit son dernier mot.
¹Histoire du poil, sous la direction de Marie-France Auzépy et Joël Cornette, éditions Belin, 2011.



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Publish date : 2019-10-18 11:10:03

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