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Comment des associations se mobilisent contre les agressions sexuelles dans les bars et les clubs

Comment des associations se mobilisent contre les agressions sexuelles dans les bars et les clubs




Les bars et boîtes de nuit sont censés permettre aux noctambules de se détendre autour d’un verre ou sur la piste de danse. Mais, les paillettes à peine époussetées, on y découvre une autre réalité peu reluisante : le consentement y passe souvent à la trappe, au détriment des femmes. L’insécurité de celles-ci dans les lieux festifs les empêche de profiter sereinement de leur soirée. Lors d’une enquête de février 2018 auprès de 1030 noctambules, l’association Consentis, qui lutte contre les violences sexuelles dans les milieux festifs, a fait l’alarmant constat que 57 % des femmes – contre 10 % des hommes – se sentent en insécurité seules dans les bars, concerts et clubs. Pire, près de 60 % d’entre-elles disent y avoir été victimes de violences sexuelles.
Conséquence : les fêtardes élaborent souvent des stratégies d’évitement pour conjurer les agressions. Choisir sa tenue ou son mode de transport, ne jamais laisser son verre sans surveillance, éviter de se rendre seule dans un bar… Tous ces gestes anodins deviennent une vraie charge mentale. Dans certains cas, elles se sentent même prises à la gorge par ce que Consentis appelle “l’endettement sexuel”, ce sentiment de devoir quelque chose à la personne qui nous offre un verre. De quoi sérieusement gâcher la fête. Et c’est sans compter les épées de Damoclès supplémentaires que les fêtardes cumulant les critères de discrimination se traînent (racisme, LGBTphobies, validisme).

Victimes blâmées et agresseurs déresponsabilisés

Comment expliquer que des femmes puissent se sentir si mal dans des espaces censés être réjouissants ? Il faut dire que la culture du viol et le slut-shaming sont particulièrement palpables dans les bars et les clubs. On y “déresponsabilise les agresseurs et blâme les victimes”, explique Domitille Raveau, psychologue sociale et co-présidente de Consentis. “Elle avait qu’à ne pas boire autant, ni être habillée comme ça”, entend-on souvent. Pour certain.es, une femme seule et alcoolisée dans un lieu festif serait forcément “responsable” de son agression.
Lorsqu’ils sont de sortie, les agresseurs peuvent, quant à eux, prendre les lieux de fête pour des terrains de chasse où tout serait permis, laissant le consentement aux vestiaires. Dans ces lieux où le harcèlement est souvent, à tort, perçu comme de la drague, la gravité des agressions sexuelles s’en retrouve minimisée. Tous les bénévoles des associations féministes que nous avons interrogés confirment que de nombreux agresseurs pensent que l’alcool et la fête excusent leurs comportements. Désinhibés par l’effet de masse et le contexte décontracté des lieux, ils refusent d’entendre “non”.
Les violences sexuelles et sexistes sont-elles pour autant vraiment plus fréquentes dans les bars ? “Il y a des prédateurs dans ces lieux, mais pas en plus grand nombre !”, estime Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV). En revanche, la foule anonymise les interactions et facilite ces comportements. “Ils y sont exacerbés”, raconte Saïd El Asmar, référent de l’antenne parisienne de Stop Harcèlement de Rue (Stop HDR). “La notion de consentement y est plus floue pour les harceleurs”.

Les associations prennent le taureau par les cornes

Pour lutter contre cette ambiance, où femmes et hommes ne font pas la fête sur un pied d’égalité, plusieurs initiatives ont émergé ces dernières années. Dans quelques bars anglais, américains ou encore français, les femmes harcelées peuvent commander une boisson fictive pour signaler discrètement qu’elles ont besoin d’aide. Au Royaume-Uni, le collectif “Good Night Out” a lancé un programme de formation – suivi par une centaine de clubs depuis 2014 – pour aider les gérants à prévenir les violences sexuelles. Le maire de Londres a quant à lui élu sa première “Tsar de la nuit” à l’origine de la “Women’s Night Safety Charter”, un règlement visant à assurer la sécurité des femmes la nuit tombée.
En France, les militant.e.s ne sont pas en reste. Sous la houlette de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), le CFCV a imaginé une campagne de formation et de sensibilisation, “Ici Les Femmes Festoient Sereines”. Au cours de sessions de 2 à 3h, le collectif enseigne aux gérant.e.s d’établissements les réflexes à adopter pour aider les victimes.
“À partir des témoignages des juniors de nos équipes, on a conçu une affiche sarcastique, 11 conseils pour éviter le viol en soirée”, explique Marie-France Casalis, la porte-parole du collectif. “Soyez réaliste”, peut-on lire en conseil n°1, “saouler une femme, ce n’est pas une technique de drague, c’est une technique de viol. Ne violez pas !” Placardé dans une poignée de bars et de clubs, le poster au titre provocateur captive et est “particulièrement performant car il s’adresse aux agresseurs et ne s’attaque pas aux victimes”, note Emmanuelle Piet.

Gérant.e.s d’établissements festifs, le CFCV a fait de belles affiches, à accrocher dans tous vos lieux. Usagères et…Posted by Collectif Féministe Contre le Viol on Wednesday, April 18, 2018

Apprendre à identifier le harcèlement

Généralement, les clubs et bars disposent rarement de protocoles pour gérer les violences sexuelles et sexistes commises dans leurs établissements. Consentis propose aux organisateurs et organisatrices de soirées de co-créer des politiques de sécurité bannissant fermement ces violences. Les bénévoles briefent le personnel sur les conduites à proscrire ou à adopter et leur fournissent des affiches de prévention.
“On les encourage à promouvoir le consentement, à le faire respecter et à ne pas remettre la parole des victimes en question”, révèlent Mathilde Neuville et Domitille Raveau, les cofondatrices. Mensuellement, les membres de l’association tiennent des stands où ils et elles écoutent et renseignent les noctambules. Leur étude, vulgarisée sous forme de carnet de coloriage, sert de support à leurs interventions : “beaucoup de fêtard.es ne connaissent pas la différence entre la drague et le harcèlement : c’est le consentement ! Nous avions envie de le clarifier”, précisent-elles.
La lutte que mène Stop HDR contre le harcèlement de rue se poursuit, elle aussi, au cours d’événements festifs. Les bénévoles y organisent des jeux, quiz et débats autour de la question de la drague, du harcèlement et du sexisme. Les intéressé.es y apprennent comment identifier le harcèlement, ou encore comment réagir en tant que témoin (distraire le harceleur, demander de l’aide, écouter la victime…). “Notre démarche est informelle et c’est ce qui plaît. Les gens s’imprègnent plus facilement de notre discours”, témoigne Saïd El Asmar.

Des bâtons dans les roues

Les initiatives n’ont, pourtant, pas toujours été bien reçues. “Cela faisait quatre ans que l’on repoussait notre programme car il n’y avait pas assez de demandes”, se rappelle Emmanuelle Piet. “À l’époque, les lieux festifs ne s’intéressaient pas à ces questions”, confirme Marie-France Casalis. Et pour cause, dans un effort pour ne pas ternir leur image, les acteurs et actrices de la fête sont nombreux à ne pas adresser la question. Pourtant, pour la présidente du CFCV, “l’honneur de ces institutions serait de dénoncer ces agissements et de lutter contre eux”, plutôt que de s’en laver les mains.
Lutter contre ces violences est un travail titanesque qui pèse lourd sur les épaules des bénévoles. En France, le gouvernement a salué quelques initiatives dans le cadre de son Conseil de la nuit, chargé de développer et d’encadrer la vie nocturne parisienne. Mais pour Saïd El Asmar, “on entend surtout les associations !” Il conclut, amer : “Il y a beaucoup de communication autour du sujet, mais peu d’actions concrètes”.



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Publish date : 2019-08-09 15:10:48

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