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"Vous avez vu les risques que l’on prend nous, en vélo ?": A Paris, les livreurs Deliveroo expriment leur ras-le-bol

"Vous avez vu les risques que l’on prend nous, en vélo ?": A Paris, les livreurs Deliveroo expriment leur ras-le-bol




Dans le groupe de livreurs qui s’est petit à petit constitué sur la place de la République ce mercredi Eren comptait parmi les premiers arrivés. Assis sur son vélo, il retrouve ses amis et collègues Fred et Chris. Un autre vient saluer un à un tous ceux venus manifester dans la douceur de ce début de soirée d’août. “Là encore ça va, c’est l’été. Mais t’imagines cet hiver ? Avec la neige, le froid ?, s’exclame Eren. Avant, on pouvait sortir par temps dangereux pour aller travailler. Maintenant, c’est hors de question qu’on sorte se les geler dehors pour faire plaisir aux gens”.
Certains livreurs Deliveroo sont en grève contre les baisses de tarifs des courses. ⁰
L’un d’eux, Kevin, nous raconte ses conditions de travail et appelle à boycotter la plateforme pic.twitter.com/I3xzabkIFR— Loopsider (@Loopsidernews) August 7, 2019

La différence entre ce “avant” et “maintenant” qui les réunis tous aujourd’hui, Fred la résume simplement : “On doit quasiment travailler deux fois plus pour gagner la même chose”. La société de livraison de plats à domicile qui fait travailler la grosse cinquantaine de ces faux salariés du nouveau monde, Deliveroo, a modifié le 29 juillet dernier sa grille de rémunération. Pour proposer selon elle une “tarification plus juste”, grâce à laquelle 54 % des commandes seraient mieux rémunérées. La réalité que décrivent ces livreurs est pourtant toute autre. “Les courses courtes ne nous rapportent plus rien, on est obligé d’accepter des courses longes, raconte Fred. Ce qui veut dire faire parfois sept, huit, dix kilomètres, et donc prendre moins de courses dans la soirée. Et même sur les courses longues, les prix ne sont plus si intéressants”. Une course courte peut en effet aujourd’hui n’être rémunérée qu’un ou deux euros. Lui qui livre pour Deliveroo depuis neuf mois soupire quand on lui demande s’il se voit continuer à travailler dans ces conditions. “Je suis obligé, pour gagner mon salaire. C’est pour ça qu’on est là, pour pouvoir continuer à travailler, mais dans de meilleures conditions”.

Les livreurs Deliveroo sur la place de la République Erwan Duchateau

“En fait, juste l’application du droit commercial…”

Auto-entrepreneurs prestataires d’une société qui leur applique des règles du salariat (surveillance par géolocalisation, notation selon un algorithme dont l’un des paramètres est la disponibilité sur certaines plages horaires…) sans leur en offrir les avantages, les livreurs Deliveroo bénéficiaient auparavant d’un tarif minimum garanti pour chaque course, qu’elle soit longue ou courte, de 4€70. Une garantie offerte aux livreurs qui plaçait Deliveroo légèrement au-dessus de ses concurrents comme Uber Eats au niveau de la rémunération. “Aujourd’hui, ils ne peuvent plus prétendre à cela car ils se sont alignés sur leurs concurrents”, dénonce Edouard Bernasse, cofondateur de Clap 75 (le Collectif des Livreurs Autonomes de Paris). L’enjeu de cette mobilisation est pour lui la remise en place d’une rémunération minimum, qu’il aimerait voir monter jusqu’à 5€50, mais également une meilleure prise en compte de la question de la distance des courses. “On souhaite voir ce palier appliqué pour toutes les courses dans un rayon de 3km, avec 1€ supplémentaire par kilomètre en dehors de la zone. Mais également le retour aux indemnités forfaitaires le week-end, les indemnités en cas d’intempéries, et surtout la négociation préalable… En fait, juste l’application du droit commercial”, finit-il par lâcher en soupirant dans un rire jaune.

Bloquer les restaurants pour faire perdre des clients

Il est 20h passé. A l’appel du mégaphone se forme une multitude de petits groupes qui doivent maintenant mettre en place la suite de l’opération : bloquer l’accès de certains restaurants partenaires aux livreurs, pour faire perdre des clients à Deliveroo. Une action qu’Edouard Bernasse nous avoue ne pas vouloir privilégier systématiquement, mais qui serait tout de même nécessaire. “Ça ne nous amuse pas de bloquer les restaurants, parce qu’on les connaît un peu et la plupart nous soutiennent. Certains coupent les tablettes de commande quand nous faisons grève, ajoute-t-il. Surtout, il faut être nombreux pour faire ça, samedi dernier par exemple ça fonctionnait bien. Mais on préfère appeler le consommateur au boycott de l’application et à un peu plus de bon sens”. Sans vouloir jeter la pierre aux utilisateurs de Deliveroo, le Clap 75 souhaite aujourd’hui les inciter à envisager d’autres options que la livraison pour obtenir leur repas, comme le simple fait de sortir de chez soi pour commander dans un restaurant à proximité.
Nouvelle action de livreurs #Deliveroo à #Paris contre la baisse du prix des courses. Par groupes de cinq, ils vont bloquer des restaurants : https://t.co/kiLZZTDiaB pic.twitter.com/N06HEmK2oX— actu Paris (@actufrparis) August 7, 2019

Une petite dizaine de minutes aura suffi au groupe de livreurs pour se disperser sur les divers restaurants ciblés. De l’autre côté de la place se trouve le Burger King, devant lequel Fadiga a décidé de s’installer avec d’autres de ses collègues pour en bloquer l’accès à tous ceux qui portent la tenue de livreur. Travaillant avec Deliveroo depuis six mois, il ne supporte plus d’être si mal payé. “Vous avez vu les risques que l’on prend nous, en vélo ? Dans la circulation, au milieu des voitures, obligé de travailler le vendredi, samedi, dimanche, de travailler dehors même l’ hiver, pendant 50 heures dans la semaine. C’est plus possible”, peste-t-il devant l’entrée du fast food. Alors qu’il nous explique qu’il pense arrêter de travailler pour Deliveroo et qu’il n’est pas le seul, des voix s’élèvent à nos côtés. Anas, un livreur qui ne fait pas grève en ce jour, souhaite entrer récupérer une commande. Une grande discussion s’engage alors entre lui et ses collègues grévistes, qui veulent le convaincre d’abandonner la course. “Frère, j’ai sept enfants à nourrir, leur rétorque-t-il. Je suis désolé, je suis solidaire. J’étais là samedi dernier avec vous. Mais là je dois prendre la commande”.

Optimisme contagieux

De longues minutes de négociations sans heurts finiront par convaincre Aras d’abandonner la commande. Mais pour lui, cette mobilisation n’aura pas assez d’impact. “Moi je vous le dis, ils (Deliveroo, ndlr) ne vont pas lâcher. Samedi, on a pris les commandes et on les a foutues en l’air. Mais eux, ça ne leur a rien fait. Je ne parle pas de violence, mais il faut qu’on aille les voir pour leur demander des comptes”, explique-t-il à ses collègues l’air résigné. “Tu es trop pessimiste”, lui rétorque Fadiga. Et l’optimisme ambiant finira par gagner Aras, qui songe presque à se mettre en grève avec ses collègues après cette discussion enflammée. Avant de voir sur son téléphone qu’il a été déconnecté de l’application Deliveroo. “C’est comme ça, si tu refuses trop de courses, ils te déconnectent. Et maintenant je dois retourner dans ma zone pour me reconnecter…”. Sa journée est loin d’être terminée. En partant, il promet toutefois d’être présent samedi, pour manifester à nouveau.



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