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Ralliement d’Andréa Kotarac au RN : non, il n’y a pas de “convergence des populismes”

Ralliement d’Andréa Kotarac au RN : non, il n’y a pas de “convergence des populismes”




Que vous inspirent les commentaires politiques et médiatiques faits sur le ralliement d’Andréa Kotarac au Rassemblement national – notamment cette idée souvent rebattue que “les deux extrêmes se rejoignent” ?
Laurent Kestel – La “mousse” médiatique autour de cette histoire ne m’étonne pas vraiment, en ce sens qu’elle vient largement alimenter les fantasmes des partis établis et de la presse dominante à propos d’une prétendue “convergence des populismes”. Que je sache, le ralliement de Thierry Mariani à Marine Le Pen n’a pas donné lieu à beaucoup de commentaires sur les convergences droite-extrême droite, alors qu’il y aurait certainement matière à en faire quand on regarde l’évolution de Laurent Wauquiez. Les différences entre la France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) ne sont pas des différences de degrés, mais des différences de nature. Il s’agit de deux ontologies politiques radicalement opposées et il serait absurde – ou odieux – de tirer de ce ralliement isolé une conclusion générale.
Dans ce cas, comment expliquez-vous ce phénomène de basculement d’un parti à un autre, ou de conversion politique ?
Les raisons d’une conversion politique sont multiples et ne sont généralement pas celles énoncées par les intéressés. Les idées ont évidemment leur importance. Dans son interview à BFM, Andréa Kotarac justifie en premier lieu son vote en faveur du RN au nom d’une prétendue “dérive multiculturaliste” de LFI. Sa déclaration n’est pas sans rappeler ce que l’on a coutume d’entendre chez les ténors du Printemps républicain.
Mais derrière les arguments idéologiques, se cachent aussi des raisons moins avouables. Elles relèvent de ce que le sociologue allemand Max Weber nommait les “rétributions matérielles et symboliques”. Pour le dire de façon plus triviale, on change de crémerie politique pour de sordides questions de position et de poste. A ce titre, attendons de voir dans les prochains jours ou les prochaines semaines quelle place sera faite à Kotarac au RN. Il n’est pas impossible qu’elle soit assez confortable…
“J’appelle à voter pour la seule liste souverainiste qui met en avant l’indépendance de la France et qui est la mieux à même de faire barrage à #Macron : la liste de @J_Bardella. #19hRuthElkrief pic.twitter.com/G30hAPA81s— Andréa Kotarac (@AndreaKotarac) May 14, 2019

Dans votre livre sur le cas de Jacques Doriot (passé du communisme au fascisme avec le Parti populaire français (PPF) dans les années 1930), vous expliquez sa conversion par sa marginalisation du PCF, son bannissement des gauches et son flou identitaire…
Ce que j’ai essayé de mettre en évidence dans mon livre, c’est que la conversion en politique est largement liée au problème de la professionnalisation politique : c’est-à-dire à partir du moment où l’on ne vit plus pour la politique, mais de la politique, qu’on en tire l’essentiel de ses revenus. C’est très clairement le cas de Doriot. L’ouvrier métallurgiste devenu député-maire de Saint-Denis, après avoir été marginalisé au sein de l’appareil communiste puis exclu du PC en juin 1934, finit par fonder le Parti populaire français (PPF) qui est, au départ, un rassemblement d’exclus ou de proscrits de tous bords (communistes, socialistes, radicaux, fascistes autoproclamés comme Drieu la Rochelle, etc.).
Il finira d’autant plus facilement par faire siennes les thèses du fascisme que son parti était financé par l’Italie mussolinienne dès 1937, et que les rares soutiens dont ils disposaient dans le champ politique se trouvaient à l’extrême droite de l’échiquier politique (L’Action française de Charles Maurras, Je suis partout de Robert Brasillach, etc.). Sa conversion s’explique aussi par sa trajectoire sociale : il est parfois beaucoup plus facile de se convertir politiquement que de se reconvertir professionnellement. Sans doute l’ancien ouvrier métallurgiste hissé au plus haut niveau de la politique s’imaginait-il mal devoir troquer les dorures de la politique pour la grisaille de l’atelier.
Pensez-vous que la situation d’Andréa Kotarac est comparable ?
Il y a beaucoup à parier qu’on trouverait des éléments similaires – toutes choses égales par ailleurs, évidemment – pour expliquer ce ralliement opportun et bien orchestré médiatiquement : je pense notamment à sa marginalisation au sein de LFI après qu’il a affiché son soutien à la Russie à Yalta, en avril dernier, aux côtés de Marine Le Pen et de Thierry Mariani.
J’ajoute enfin qu’une conversion implique une transformation radicale dans ses manières de voir, ses manières de faire, dans ses manières d’être, aussi. Celui qui s’est engagé aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, bien avant la fondation de la France insoumise, va devoir désormais côtoyer au RN des libéraux forcenés sur le plan économique, profondément anti-égalitaristes d’un point de vue social et avec une conception ethniciste de la nation. Autant dire que son acclimatation risque d’être rude…
Propos recueillis par Mathieu Dejean

La conversion politique. Doriot, le PPF et la question du fascisme français, de Laurent Kestel, éd. Raisons d’Agir, 2012



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Publish date : 2019-05-15 18:59:54

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