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Des lycéens interpellés à Mantes-la-Jolie témoignent : “Ce qu’a fait la police n’est pas normal”

Des lycéens interpellés à Mantes-la-Jolie témoignent : “Ce qu’a fait la police n’est pas normal”




Deux mamans stressées font le pied de grue, ce 13 mai devant le commissariat du XIIe arrondissement de Paris. Les traits marqués par une nuit de sommeil agitée, Fadila, la maman de Mounir, et Hanane, la maman d’Anas, sont submergées par l’émotion au souvenir de l’événement qui les a conduites ici aujourd’hui. Le 6 décembre 2018, Mounir et Anas, respectivement âgés de 15 et 16 ans, lycéens à Mantes-la-Jolie (Yvelines), faisaient partie des jeunes filmés par un policier lors de leur interpellation très musclée. Sur cette vidéo – qui a provoqué un scandale immense -, des dizaines de jeunes élèves apparaissent agenouillés, en rang, les mains sur la tête, certains face au mur, parqués. Le policier qui filme la vidéo fanfaronne : “Voilà une classe qui se tient sage”. Cette interpellation massive – de 152 jeunes – a eu lieu près du lycée Saint-Exupéry et du Lycée Jean Rostand, en marge d’une mobilisation contre la réforme du bac et l’accès à l’université qui avait dégénéré (quelques jours plus tôt, des affrontements entre jeunes et policiers avaient eu lieu). Elle avait débouché sur des gardes à vue et un simple rappel à la loi pour l’immense majorité d’entre eux.
D’autres images de l’interpellation de dizaines de lycéens, aujourd’hui à Mantes-la-Jolie. pic.twitter.com/ghv8K91e7l— Violences Policières (@Obs_Violences) December 6, 2018

“Il ressent une injustice, il devient beaucoup plus sensible”
Cinq mois plus tard, l’IGPN (la police des polices) commence enfin à auditionner les lycéens et collégiens pour faire la lumière sur cet événement, dans le cadre d’une enquête préliminaire. Six d’entre eux seront entendus d’ici mercredi 15 mai. Pour les familles, dont une quarantaine a porté plainte, c’est un soulagement. “Que nos enfants soient entendus aujourd’hui, c’est comme un premier combat de gagné. C’est une ouverture sur l’affaire. C’est important que tout le monde soit au courant. Les enfants n’ont pas l’âge pour subir ça”, explique Fadila. De fait, les deux mères témoignent des traumatismes de leurs enfants. La violence de l’intervention policière leur a brisé le moral. Mounir n’est pas sorti de chez lui “pendant trois semaines”, et sa moyenne, pourtant bonne, a chuté. “Au lycée on m’alerte, mais il ne veut plus y aller, il se cache pour ne pas assister aux cours”, témoigne Fadila, inquiète.
Hanane, la mère d’Anas, désespère de voir son fils également angoissé : “C’était un bon vivant, il aimait sortir, aller au cinéma avec ses copains. Maintenant il sort moins, il reste à la maison. Il me dit que comme ça personne ne le gêne, et qu’il ne gêne personne”. Leur regard de parents, comme celui de leurs enfants, vis-à-vis des institutions et du monde extérieur a changé. Récemment, Anas a été contrôlé dans le bus, alors qu’il avait perdu sa carte et n’avait pas encore reçu la nouvelle. Le contrôleur n’a rien voulu entendre et lui a donné une contravention. “Mon fils était au bord des larmes. Il disait que ça tombe toujours sur lui. Il ressent une injustice, il devient beaucoup plus sensible”, rapporte Hanane.
“Quand j’ai vu la vidéo, ça m’a choqué”
Mounir, le premier élève à avoir été auditionné par l’IGPN ce matin pendant plusieurs heures, est à l’image de cette description. Quand il nous parle, l’adolescent, visiblement éprouvé, murmure tout bas, et fait des phrases courtes. “C’est important pour moi de parler à l’IGPN, il le fallait, je me sens moins stressé. Ce qu’a fait la police ce jour-là, ce n’est pas normal. J’espère que nous ne sommes pas venus ici pour rien”, résume-t-il. Le 6 décembre, vers 11h, en sortant du lycée pour rentrer chez lui, Mounir est encerclé par la police. Pris dans les gaz lacrymogènes, il finit par être nassé et interpellé. Pourtant inoffensif, et même naturellement timide, il reçoit des coups des policiers : “Il a reçu des coups de matraque dans les jambes pour qu’il se mette à terre. Un autre policier l’a poussé contre le sol et a mis le pied sur son sac à dos pour l’écraser. Ils ont jeté toutes ses affaires par terre”, affirme Fadila. Il finit agenouillé comme beaucoup de ses camarades. Son calvaire dans cette position inconfortable dure approximativement deux heures. Et il fait froid : “Il ne sentait plus ses pieds ni ses mains”, rapporte sa mère. Sa garde à vue ne dure que jusqu’au soir, après 22h, en raison de son jeune âge. Ce n’est que plus tard qu’il voit la fameuse vidéo. Elle lui fait l’effet d’une mise en abime vertigineuse. Comme s’il se rendait compte a posteriori de la gravité des faits : “Quand j’ai vu la vidéo, ça m’a choqué. Je n’avais pas entendu ce que le policier disait. En l’entendant, j’ai trouvé que c’était encore pire. Il nous humilie”.
Le récit d’Anas est sensiblement comparable. Le 6 décembre, il arrive quelques minutes avant la sonnerie. Les environs du lycée Jean-Rostand lui semblent quadrillées par les policiers, qui campent sur des positions hostiles. “Il y avait des policiers dans chaque coin de rue, avec leurs brassards fluo. Ça se voyait qu’ils préparaient quelque chose. Je ne voulais pas passer devant eux, de peur d’être arrêté”. Comme Mounir, il est interpellé dans les conditions que l’on sait. “Je suis resté 1h30. Il y a eu des propos racistes. Et les policiers, après avoir fouillé mes affaires, ont déchiré ma convention de stage. C’est de l’humiliation”, assène-t-il.
“La vidéo est atroce, mais ça ne s’arrête pas là”
Dès le lendemain, Yessa Belkhodja, dont le fils est également scolarisé à Jean Rostand, monte un collectif de défense des jeunes du Mantois. Pour que les familles se réunissent, se parlent et se défendent. Depuis cinq mois, cette association a réuni une soixantaine de témoignages des personnes interpellées, qui ont vocation à instruire le procès. “La vidéo est atroce, mais ça ne s’arrête pas là”, explique-t-elle. “Ensuite, pendant leurs gardes-à-vue, des coups ont été portés, des insultes racistes proférées, et sexistes aussi, car il y a des filles qui ont été arrêtées. L’important c’est l’aspect humain. Il y a un traumatisme sérieux. Ils n’ont pas découvert les violences policières, mais ils ont subi une tentative d’humiliation collective. C’est tout un quartier qu’on a agenouillé.” L’un des témoignages qu’elle rapporte est édifiant. Au commissariat de Mantes-la-Jolie, devant des jeunes gardés à vue, des policiers auraient déclaré : “On lui fait quoi ? Une Théo ? Une Adama ?”, en référence à l’affaire Théo et à l’affaire Adama Traoré.
Pour Yessa, la brutalité de l’intervention policière s’inscrit dans un processus d’intimidation et de silenciation des jeunes des quartiers populaires. “C’était une manière de leur dire qu’ils n’avaient pas le droit de manifester. 98 % d’entre eux sont partis avec un simple rappel à la loi – une infraction qu’on va tenter d’annuler. Le plus jeune avait douze ans. Il sortait pour déjeuner”, rappelle-t-elle. Cet événement a aussi marqué les consciences, et mis en lumière des dérives policières qui existaient déjà depuis longtemps, mais qui ont été largement médiatisées au cours de la mobilisation des Gilets jaunes, et qui creusent un fossé profond avec la population. Le 1er mais encore, certains manifestants présents à l’hôpital de la Pitié-Salpètrière ont été interpellés après avoir dû s’allonger au sol, “face contre terre, les mains sur la tête”, selon un d’entre eux, Johann Maheut (un témoignage concordant avec le récit d’un autre interpellé).

Et puis, après Mantes-la-Jolie, tu découvres cette image glaçante prise dans l’enceinte de l’hôpital.

#1erMai #PitieSalpetrierePosted by Raymond Macherel on Friday, May 3, 2019
L’avocat d’une vingtaine des collégiens et lycéens de Mantes-la-Jolie, Arié Halimi, décrit des “méthodes abjectes”. Elles ont marqué au fer rouge la mémoire de ces jeunes. Mounir en est encore bouleversé : “En cours ma moyenne a baissé. Je n’arrive plus à me concentrer. J’y pense souvent”.



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Publish date : 2019-05-13 18:56:45

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